Benelux : le capital familial à l’ère de la fragmentation

Le Luxembourg comme architecture opérationnelle du patrimoine international

Pendant plus de trente ans, le développement du patrimoine familial s’est appuyé sur une conviction largement partagée : le monde allait devenir toujours plus intégré.

Les frontières s’ouvriraient progressivement.

Les réglementations convergeraient.

Les capitaux circuleraient avec une liberté croissante.

La plupart des structures patrimoniales utilisées aujourd’hui par les familles entrepreneuriales belges et néerlandaises ont été conçues dans ce contexte.

Or cette hypothèse ne correspond plus à la réalité.

La fragmentation géopolitique, la divergence des réglementations et la transformation des marchés de capitaux redessinent progressivement l’environnement dans lequel les familles organisent, protègent et transmettent leur patrimoine.

C’est dans ce contexte que le Label R Resilience Lab, en partenariat avec le Luxembourg Institute for Enterprises and Family Offices (LIEFO), publie son premier rapport de recherche de fond :

« Benelux : Family Capital in an Age of Fragmentation – Luxembourg as the Operational Architecture »

Rédigée par Oriane Schoonbroodt et Léa Creutz, cette étude s’appuie sur de nombreux échanges avec les membres de LIEFO ainsi qu’avec des praticiens indépendants du secteur.

Elle propose une analyse stratégique des mutations en cours tout en mettant en évidence leurs implications concrètes pour les familles entrepreneuriales, les family offices, les banques privées et leurs conseillers.


Principaux enseignements

Le Benelux constitue un écosystème patrimonial intégré

Le rapport montre que les trois pays du Benelux remplissent aujourd’hui des fonctions complémentaires au sein d’un même écosystème de création et de gestion du patrimoine.

Les Pays-Bas demeurent un moteur important de création de richesse grâce à leur tissu entrepreneurial.

La Belgique conserve une forte tradition de préservation patrimoniale et de transmission familiale.

Le Luxembourg, quant à lui, joue un rôle de plus en plus central en tant que plateforme opérationnelle permettant aux familles internationales de structurer, administrer et déployer leurs actifs à travers plusieurs juridictions.


L’avantage concurrentiel du Luxembourg évolue

Le rapport souligne également que l’attractivité du Luxembourg ne repose plus principalement sur sa fiscalité.

À mesure que les réformes engagées en Belgique et aux Pays-Bas réduisent certaines différences fiscales historiques, le principal atout du Grand-Duché réside désormais dans d’autres domaines :

  • la richesse de ses outils de structuration patrimoniale ;
  • un environnement réglementaire reconnu à l’international ;
  • une expertise unique dans la gestion des situations transfrontalières ;
  • un écosystème spécialisé au service des familles internationales.

Le Luxembourg apparaît ainsi moins comme une destination fiscale que comme une véritable infrastructure de gouvernance et d’organisation patrimoniale.


Une solution qui ne répond pas à toutes les situations

Le rapport rappelle cependant qu’aucune juridiction ne constitue une réponse universelle.

Les familles dont le patrimoine demeure essentiellement national et dont la gouvernance reste relativement simple tirent souvent peu d’avantages de structures internationales supplémentaires.

Comprendre dans quelles situations le Luxembourg crée une réelle valeur ajoutée est donc tout aussi important que savoir reconnaître les situations dans lesquelles il n’apporte pas de bénéfice particulier.

L’objectif de cette publication n’est pas de promouvoir un modèle unique.

Elle propose au contraire une grille d’analyse permettant à chaque famille d’évaluer si ses structures patrimoniales restent adaptées à un environnement devenu plus fragmenté, plus complexe et plus international.


La perspective de LIEFO

Pour les family offices, la fragmentation du monde n’est plus une hypothèse d’école : elle est devenue un facteur structurant des décisions patrimoniales.

Dans ce contexte, la question n’est plus uniquement de choisir la juridiction la plus avantageuse sur le plan fiscal. Elle consiste à bâtir une architecture capable d’accompagner durablement les familles dans un environnement où les règles, les marchés et les équilibres géopolitiques évoluent rapidement.

Le Luxembourg dispose aujourd’hui d’atouts uniques pour répondre à cette complexité : un cadre réglementaire reconnu, une expertise transfrontalière et un écosystème spécialisé au service des familles internationales.

Mais, comme le souligne ce rapport, la valeur d’une structure ne dépend jamais uniquement du lieu où elle est établie. Elle dépend avant tout de son adéquation avec les objectifs, la gouvernance et les besoins propres à chaque famille.

Dans un monde plus fragmenté, la résilience du patrimoine repose moins sur la recherche d’une solution unique que sur la capacité à construire une organisation suffisamment solide pour s’adapter aux changements à venir.


À propos du Label R Resilience Lab

Le Label R Resilience Lab a été créé pour rapprocher la recherche indépendante de la prise de décision des familles entrepreneuriales et des family offices.

Sa mission est de produire des analyses rigoureuses, fondées sur des données et des observations de terrain, afin d’aider les détenteurs de capital à long terme à évoluer dans un environnement géopolitique, réglementaire et économique de plus en plus complexe.

https://www.label-r.com

Etude: Family Offices au Luxembourg

Cette enquête, menée conjointement par LIEFO et Lombard Odier (Europe) SA, vise à dresser un panorama complet et structuré du secteur des Family Offices au Luxembourg.

Le questionnaire a pour objectif de recueillir des informations clés sur les structures organisationnelles, les offres de services, les priorités stratégiques, ainsi que sur les atouts et les défis perçus de l’écosystème luxembourgeois en tant que pôle d’attraction pour les Family Offices. Les résultats alimenteront une réflexion plus large sur le positionnement et le développement futur du Luxembourg pour les Family Offices.

Veuillez suivre le lien ci-dessous pour plus d’information et pour compléter l’étude:

https://www.surveymonkey.com/r/LIEFOLOESA

Si vous avez des remarques, suggestions ou questions, n’hésitez pas à nous joindre à l’adresse info@liefo.eu

L’architecture de la décision

Comment les family offices construisent les systèmes dans lesquels ils prennent leurs décisions… et ce qui change lorsqu’ils les conçoivent délibérément.

Par Lance McPherson, Partner, Label R

Entre 2021 et 2023, plusieurs des plus importants single family offices luxembourgeois ont investi auprès des trois mêmes gestionnaires de fonds de private equity, au cours de la même période d’investissement (« vintage »).

En 2023, ces investissements ont été réévalués à la baisse au cours du même trimestre.

Chaque family office avait pourtant pris sa décision de manière indépendante.

Les relations avec les General Partners (GP) étaient solides. Les performances historiques étaient convaincantes. Les due diligences avaient été menées avec rigueur. Les décideurs étaient pleinement en confiance.

Et pourtant, le résultat fut identique.

Ce constat ne révèle pas une défaillance des processus de due diligence.

Il met en lumière un phénomène plus subtil : ce qui se produit lorsque des décisions sophistiquées et indépendantes sont prises dans un même environnement décisionnel.


Un schéma universel

Depuis plusieurs décennies, les sciences comportementales démontrent une réalité qui se vérifie dans des contextes très différents : de petites modifications de l’environnement dans lequel une décision est prise peuvent produire des effets considérables sur la décision elle-même.

Dessiner une mouche au fond d’un urinoir dans un aéroport réduit les coûts de nettoyage.

Diffuser de la musique classique dans une station-service diminue les actes de délinquance.

Modifier l’ordre de présentation des aliments dans un buffet change les choix alimentaires des consommateurs.

Dans chacun de ces exemples, les personnes restent exactement les mêmes.

C’est l’environnement qui rend une décision plus naturelle qu’une autre.

Les mêmes mécanismes sont à l’œuvre dans les salles où se prennent les décisions d’investissement, où s’exerce la gouvernance et où se prépare la transmission entre générations.

Ces environnements sont simplement plus restreints, plus sophistiqués… et leurs mécanismes d’influence beaucoup moins visibles.


L’architecture de la décision

Chaque family office fonctionne à l’intérieur de ce que l’on pourrait appeler une architecture de décision.

Il s’agit de l’ensemble des règles, des séquences, des habitudes, des rôles et des signaux qui façonnent concrètement la manière dont les décisions sont prises.

Cette architecture constitue la couche invisible qui précède l’analyse financière, l’expertise technique ou même le talent des équipes.

Dans la plupart des family offices, cette architecture n’a jamais été véritablement conçue.

Elle s’est construite progressivement.

Elle résulte de l’ordre d’arrivée des premiers collaborateurs, de la manière dont le fondateur souhaitait être informé, des exigences des conseils juridiques en matière de documentation ou encore des décisions prises au fil des réunions… ou parfois des conversations informelles autour d’un dîner.

Autrement dit, ce sont la personnalité du fondateur, les habitudes et l’histoire de l’organisation qui ont progressivement dessiné cette architecture.

Cette accumulation a souvent accompagné la création de patrimoines considérables.

Mais elle continue également de produire ses effets bien après que les conditions qui lui ont donné naissance ont disparu.

L’environnement continue ainsi de générer des décisions adaptées au passé, alors même que le contexte a profondément évolué.


Des décisions indépendantes… pour un même résultat

Revenons aux family offices évoqués au début de cet article.

Ils disposaient de ressources importantes, d’équipes expérimentées et d’une gouvernance solide.

Ils partageaient pourtant, sans en avoir conscience, une même architecture de décision.

Une relation ancienne avec un General Partner devenait un signal de confiance.

Des performances réalisées dans un contexte de taux d’intérêt très différent étaient interprétées comme une garantie de compétence.

Les engagements pris par d’autres investisseurs étaient perçus comme une validation implicite.

Les décideurs se sentaient en confiance parce que les informations qui leur étaient présentées étaient, elles aussi, organisées pour susciter cette confiance.

Pris individuellement, chacun de ces signaux était parfaitement légitime.

Ensemble, ils produisaient cependant un effet beaucoup plus puissant.

Chaque nouvel engagement renforçait implicitement le précédent.

Au moment où le dernier family office prit sa décision, ce qui semblait relever d’une conviction indépendante ressemblait davantage à un mouvement collectif.

Chaque décision pouvait être justifiée.

Mais, en réalité, c’est l’architecture de décision qui avait décidé une première fois… et chaque comité n’avait fait que reproduire ce résultat.

Pourquoi la sophistication ne suffit pas

On pourrait penser que l’expérience, les ressources et la qualité des équipes suffisent à protéger un family office contre ce type de biais.

Il n’en est rien.

L’ancienneté d’une relation avec un General Partner devient progressivement un marqueur de confiance.

Des performances obtenues dans un contexte économique différent sont interprétées comme la preuve d’une capacité durable.

Les engagements pris par d’autres investisseurs sont perçus comme un consensus implicite.

Les décideurs se sentent rassurés parce que les informations qui leur sont présentées sont organisées de manière cohérente et convaincante.

Pris séparément, chacun de ces éléments est parfaitement recevable.

Ensemble, ils créent toutefois une dynamique qui influence les décisions bien davantage qu’on ne l’imagine.

Chaque nouvel engagement renforce le précédent.

Peu à peu, ce qui apparaît comme une série de décisions indépendantes devient une succession de choix orientés par une même architecture.

La sophistication des acteurs ne les protège pas de ce phénomène.

Elle le rend simplement plus difficile à percevoir.


Trois dimensions de l’architecture de décision

Dans chaque family office, l’architecture de décision agit simultanément sur trois dimensions essentielles.

La plupart du temps, ces mécanismes demeurent invisibles… jusqu’au moment où l’on commence à les observer.

Le capital

La première dimension concerne naturellement les décisions d’investissement.

Quels actifs conserver ?

Lesquels céder ?

Quelles nouvelles opportunités saisir ?

C’est l’aspect le plus visible de la gouvernance d’un family office et celui qui concentre généralement l’essentiel de l’attention.


La gouvernance

La deuxième dimension est beaucoup plus discrète.

Qui prend la parole en premier lors d’un comité d’investissement ?

Les risques sont-ils examinés avant les performances… ou après ?

Dans quel ordre les informations sont-elles présentées ?

Une question simple permet souvent d’évaluer la qualité de cette architecture :

Lors de vos trois derniers comités, qui disposait réellement du pouvoir institutionnel de dire « non » au principal décideur ?

Il ne s’agit pas d’une autorité morale.

Il s’agit d’un véritable pouvoir inscrit dans le fonctionnement de l’organisation.


La transmission entre générations

La troisième dimension est sans doute la plus sensible.

Que reste-t-il lorsque le fondateur se retire ?

Qui est légitime pour remettre en question une stratégie construite par la génération précédente ?

Quels actifs seraient encore retenus si les décisions étaient prises aujourd’hui pour la première fois ?

Là encore, une question simple peut révéler beaucoup :

Si le fondateur se retirait demain, quels actifs ne seraient plus conservés… et qui aurait suffisamment de légitimité pour le dire ouvertement ?


Trois dimensions… étroitement liées

Dans la majorité des family offices, l’architecture des décisions d’investissement fait l’objet d’une certaine attention.

En revanche, l’architecture de gouvernance demeure largement informelle.

Quant à l’architecture de transmission entre générations, elle reste le plus souvent implicite.

Or ces trois dimensions sont profondément interdépendantes.

Ce qui ressemble à un simple processus d’investissement est souvent, en réalité, une structure de gouvernance.

Et une gouvernance pensée avant tout pour préserver la voix du fondateur devient naturellement un mécanisme qui retarde la montée en responsabilité de la génération suivante.


Passer du constat à la conception

Les family offices les plus performants ne cherchent pas seulement à améliorer leurs décisions.

Ils s’interrogent sur la manière dont leurs décisions sont produites.

Les différences apparaissent rarement dans de grandes réformes.

Elles résultent plutôt de petits choix de conception qui modifient progressivement l’environnement décisionnel.

Leurs effets s’accumulent au fil du temps.


1. Inverser l’ordre des discussions

Dans de nombreux comités d’investissement, les performances sont examinées avant les risques.

Cet ordre n’est pas neutre.

Il influence naturellement l’attention portée par les participants.

Commencer par l’analyse des risques modifie la dynamique de la discussion et conduit souvent à des échanges plus équilibrés.


2. Recueillir les avis avant le débat

La première personne qui s’exprime dans une réunion exerce une influence disproportionnée sur le reste des échanges.

Certaines organisations demandent donc aux participants de remettre leur analyse par écrit avant toute discussion collective.

Les divergences apparaissent ainsi avant que les phénomènes de conformisme ne puissent s’installer.

Les décisions gagnent en indépendance.


3. Séparer les actifs historiques des nouvelles opportunités

Lorsqu’un portefeuille existant et de nouveaux investissements sont évalués simultanément, les actifs déjà détenus bénéficient presque toujours d’un avantage psychologique.

La familiarité influence inconsciemment le jugement.

Certaines organisations choisissent donc d’évaluer les actifs historiques et les nouvelles opportunités dans deux processus distincts, tout en appliquant les mêmes critères d’analyse.

Les décisions obtenues sont souvent sensiblement différentes.


Une idée peut modifier notre façon de penser.

Une architecture bien conçue transforme durablement la manière dont les décisions sont prises.

C’est précisément l’objet de ces ajustements.

Un test de quinze minutes

Il existe un exercice simple, rapide et sans coût, qui permet de révéler une partie de notre architecture de décision.

La prochaine fois que vous réexaminerez un investissement de votre portefeuille, posez-vous d’abord cette question, avant d’ouvrir le dossier :

Si nous ne détenions pas déjà cet actif aujourd’hui, déciderions-nous de l’acheter au prix actuel ?

Prenez le temps d’écrire votre réponse.

Puis consultez le prix d’acquisition historique.

Votre réponse change-t-elle ?

Si c’est le cas, il ne s’agit pas nécessairement d’une erreur de jugement.

Il est plus probable que votre architecture de décision ait influencé votre raisonnement avant même que votre analyse ne commence.

C’est l’un des effets les plus connus des sciences comportementales : nous évaluons rarement une décision de manière totalement indépendante de notre histoire avec celle-ci.


Les vingt prochaines années

Au cours des vingt dernières années, les family offices ont principalement renforcé leurs performances grâce à :

  • une meilleure information ;
  • un accès à des gestionnaires de plus grande qualité ;
  • des outils d’analyse toujours plus sophistiqués ;
  • une professionnalisation croissante de leurs équipes.

Ces investissements ont profondément transformé le secteur.

Ils ont permis l’émergence d’un niveau de sophistication sans précédent.

Mais les prochaines décennies pourraient être différentes.

Le principal défi ne sera probablement plus l’accès à l’information.

L’information est aujourd’hui abondante.

Le véritable enjeu résidera dans la qualité du système qui transforme cette information en décisions.

Or, dans la plupart des family offices, ce système n’a jamais été véritablement conçu.

Il s’est construit progressivement, au fil des années, des habitudes et des personnes qui ont façonné l’organisation.


Concevoir plutôt qu’accumuler

La plupart des family offices cherchent naturellement à prendre de meilleures décisions.

Les organisations les plus résilientes vont plus loin.

Elles conçoivent délibérément l’environnement dans lequel ces décisions sont prises.

Car c’est cet environnement qui détermine, souvent de manière invisible, les décisions qu’une organisation est capable de produire.

La question n’est donc plus seulement :

« Disposons-nous des bonnes informations ? »

Elle devient :

« Notre organisation permet-elle réellement à ces informations d’influencer nos décisions ? »

C’est précisément cette architecture invisible qui constitue aujourd’hui l’un des leviers de création de valeur les plus sous-estimés dans les family offices.


La perspective de LIEFO

Pour les family offices, l’architecture de décision dépasse largement le cadre des processus internes.

Elle touche à la gouvernance, à la transmission intergénérationnelle, à la gestion des risques et, plus largement, à la capacité d’une famille à préserver son patrimoine tout en restant capable d’évoluer.

À mesure que les structures patrimoniales gagnent en complexité, la qualité des décisions dépend de moins en moins de la seule compétence individuelle.

Elle repose de plus en plus sur la manière dont les organisations sont conçues pour favoriser le dialogue, confronter les points de vue et remettre en question les automatismes.

Concevoir consciemment cette architecture ne consiste pas à limiter la liberté de décision.

C’est au contraire créer les conditions qui permettent à chaque génération de prendre des décisions plus lucides, plus indépendantes et plus durables.

Pour les family offices, cette réflexion constitue sans doute l’un des enjeux de gouvernance les plus importants des prochaines décennies.

À retenir

  • Les décisions sont influencées par leur environnement autant que par l’information disponible.
  • Chaque family office possède une architecture de décision, souvent implicite.
  • Les mécanismes de gouvernance et de transmission façonnent les décisions d’investissement.
  • Concevoir cette architecture devient un avantage stratégique pour les family offices.

Le Luxembourg veut devenir la nouvelle terre d’accueil des gestionnaires de fonds

Grâce à la réforme du carried interest, le Luxembourg entend attirer non seulement les fonds d’investissement, mais aussi les talents qui les dirigent. Une évolution qui pourrait redessiner la carte européenne des family offices et de la gestion alternative.

Pendant longtemps, le Luxembourg s’est imposé comme la capitale européenne de l’administration des fonds d’investissement. Aujourd’hui, le Grand-Duché affiche une ambition plus vaste : devenir également un centre de décision où les gestionnaires de fonds choisissent de vivre, de travailler et d’investir.

Depuis plusieurs décennies, le pays a bâti un écosystème de référence autour de la structuration des fonds, de leur domiciliation, de leur administration, de la conservation des actifs et de la conformité réglementaire. Cette expertise reconnue lui a permis de devenir l’une des principales places financières mondiales.

Avec la réforme du régime fiscal applicable au carried interest, le Luxembourg franchit désormais une nouvelle étape. Son objectif n’est plus seulement d’accueillir les véhicules d’investissement, mais aussi les femmes et les hommes qui prennent les décisions d’investissement.

Le message adressé aux professionnels est clair :

Installez vos équipes et votre centre de décision au Luxembourg, pas uniquement vos fonds.

Pour les family offices, cette évolution est loin d’être anodine. Elle influence directement l’endroit où se concentrent les talents, où se prennent les décisions stratégiques et où se construisent les relations de confiance à long terme.


Une réforme fiscale qui change la donne

La réforme de l’article 99bis de la loi luxembourgeoise sur l’impôt sur le revenu (LIR), introduite le 24 juillet 2025, adoptée par la Chambre des Députés le 22 janvier 2026 et applicable dès l’exercice fiscal 2026, établit un cadre plus lisible et plus compétitif pour l’imposition du carried interest, cette rémunération liée à la performance qui constitue un élément central dans les métiers du private equity et des investissements alternatifs.

Le nouveau dispositif distingue désormais deux catégories :

  • Le carried interest contractuel, considéré comme un revenu extraordinaire et bénéficiant d’un taux effectif d’imposition réduit pouvant atteindre 11,45 % ;
  • Le carried interest lié à une participation au capital, susceptible de bénéficier d’une exonération d’impôt sur le revenu lorsque certaines conditions sont réunies, notamment une véritable prise de risque économique et le respect de conditions de détention.

Au-delà des aspects techniques, cette réforme apporte surtout de la clarté. Elle distingue précisément les différentes formes de carried interest et sécurise leur traitement fiscal.

Autre élément essentiel : ces avantages sont réservés aux résidents fiscaux luxembourgeois. Le gouvernement renforce ainsi le lien entre résidence, fiscalité et implantation des centres de décision.

Il ne s’agit donc pas simplement d’une évolution fiscale.

C’est un véritable signal stratégique.

Depuis de nombreuses années, le traitement du carried interest fait débat à l’échelle internationale, entre rémunération du travail et rendement du capital. En clarifiant son régime, le Luxembourg rejoint les grandes places financières qui cherchent à attirer non seulement les fonds, mais également les professionnels qui les dirigent.

Pour les acteurs du secteur, la stabilité et la prévisibilité du cadre fiscal comptent souvent autant que le niveau d’imposition lui-même. Les politiques de rémunération influencent directement le lieu où les équipes choisissent de s’installer, où les sociétés développent leurs centres de décision et où le patrimoine se constitue sur le long terme.

Pour les family offices, les conséquences sont tout aussi importantes : elles concernent le choix du lieu d’implantation des équipes d’investissement, la structuration des mécanismes d’intéressement ainsi que l’ancrage durable des patrimoines.

Pour davantage d’informations, il est possible de consulter l’article 99bis de la loi luxembourgeoise sur l’impôt sur le revenu ainsi que les travaux parlementaires correspondants.


De la domiciliation des fonds à l’accueil des décideurs

Pendant longtemps, Londres, New York, Paris ou Genève ont été les villes où se prennent les décisions d’investissement, tandis que le Luxembourg assurait principalement les fonctions administratives.

La réforme actuelle traduit une ambition différente : rejoindre ce cercle restreint des places où se concentrent également les équipes dirigeantes.

Les arguments avancés sont solides :

  • un environnement réglementaire reconnu à l’international ;
  • un écosystème financier parmi les plus développés d’Europe ;
  • une stabilité politique et économique exemplaire ;
  • une excellente qualité de vie ;
  • un régime fiscal compétitif pour le carried interest.

Et, comme aiment à le rappeler certains observateurs avec humour, le Luxembourg possède lui aussi une rivière. Certes plus modeste que la Tamise ou la Seine… mais, à l’image du pays, tout y fonctionne remarquablement bien.

L’ambition luxembourgeoise n’est pas de remplacer Londres.

Elle consiste plutôt à offrir aux gestionnaires de fonds une base européenne performante, tout en leur permettant de conserver leurs réseaux internationaux et leurs activités transfrontalières.

Pour les family offices présents dans plusieurs juridictions, cette approche favorise également une plus grande souplesse dans l’organisation de leur gouvernance, de leurs co-investissements et de leur planification successorale.

Le véritable défi : convaincre les talents de franchir le pas

Une fiscalité attractive, à elle seule, ne suffit pas à faire déménager des professionnels expérimentés.

Pour un gestionnaire de fonds, un dirigeant ou le responsable d’un family office, une relocalisation ne se résume jamais à une simple décision financière. Elle touche à la famille, au patrimoine, à la gouvernance et à la continuité de l’activité.

Les sciences comportementales montrent que ce type de décision est freiné par une multitude de « coûts de friction » qui, mis bout à bout, peuvent décourager même les projets les plus pertinents.

Parmi les principaux obstacles figurent :

  • les démarches administratives liées à l’immigration et à la résidence ;
  • la recherche d’un logement adapté ;
  • le choix des établissements scolaires pour les enfants ;
  • les perspectives professionnelles du conjoint ou de la conjointe ;
  • l’intégration dans un nouvel environnement social ;
  • la reconstruction d’un réseau professionnel ;
  • la perception d’un risque pour la carrière.

Même lorsque les bénéfices à long terme sont évidents, l’effort immédiat nécessaire au changement conduit souvent à repousser, voire à abandonner, le projet.

C’est pourquoi la réussite d’une politique d’attractivité repose autant sur la qualité de sa mise en œuvre que sur les avantages qu’elle propose.


Comment attirer durablement les talents de l’investissement ?

Du point de vue des family offices, la question n’est pas de savoir si le Luxembourg est attractif.

La véritable question est de savoir s’il est simple de s’y installer.

Plusieurs approches, largement documentées par les sciences comportementales, pourraient accélérer l’arrivée de nouveaux gestionnaires de fonds.

1. Proposer un accompagnement personnalisé dès l’installation

Les premiers mois sont déterminants.

Mettre en place un parcours d’installation coordonné permettrait de réduire considérablement les freins au déménagement.

Celui-ci pourrait notamment comprendre :

  • un interlocuteur unique chargé d’accompagner chaque famille ;
  • un accès facilité au marché du logement ;
  • des démarches administratives accélérées ;
  • un accompagnement dédié aux besoins de la famille (écoles, santé, installation…).

En réduisant la complexité du parcours, on augmente naturellement la probabilité que les projets aboutissent.


2. Donner davantage de visibilité aux expériences réussies

Les décisions de relocalisation sont fortement influencées par l’exemple des autres.

Les investisseurs accordent une grande importance aux retours d’expérience de leurs pairs.

Le Luxembourg gagnerait ainsi à mettre davantage en avant :

  • des témoignages de gestionnaires ayant choisi de s’y installer ;
  • des études de cas illustrant des transitions réussies ;
  • des réseaux de professionnels britanniques, américains ou internationaux déjà présents dans le pays.

Voir des personnes ayant un profil similaire réussir leur installation réduit considérablement le sentiment d’incertitude.


3. Simplifier le parcours de décision

La complexité est souvent l’ennemi de l’action.

Un guide pratique clair, accessible publiquement et détaillant chaque étape d’une installation au Luxembourg pourrait transformer un projet perçu comme compliqué en un processus simple et rassurant.

Par exemple :

« De Londres au Luxembourg en 90 jours »

Une feuille de route précise permettrait aux candidats à la relocalisation de mieux anticiper les démarches et de prendre leurs décisions avec davantage de confiance.


4. Penser à toute la famille

Les décisions de mobilité internationale ne concernent jamais uniquement le professionnel.

Elles engagent l’ensemble du foyer.

C’est pourquoi les éléments suivants sont souvent aussi importants que les considérations fiscales :

  • la qualité du système scolaire ;
  • les opportunités professionnelles pour le conjoint ;
  • les infrastructures culturelles et sportives ;
  • la facilité d’intégration dans la communauté locale.

Pour un family office, la qualité de vie constitue un facteur d’attractivité au même titre que la compétitivité fiscale.


5. Favoriser une intégration rapide dans les réseaux professionnels

Pour les dirigeants expérimentés, le sentiment d’appartenir rapidement à un nouvel écosystème est essentiel.

Des mises en relation structurées avec :

  • des investisseurs locaux ;
  • des family offices luxembourgeois ;
  • des réseaux de co-investissement ;
  • des associations professionnelles ;
  • des communautés internationales ;

permettraient d’accélérer aussi bien la continuité des activités que l’intégration personnelle.


Ce que cela signifie pour les family offices

Le choix d’une implantation géographique devient progressivement un véritable levier stratégique.

La concentration des talents influencera de plus en plus :

  • l’accès aux opportunités d’investissement ;
  • les possibilités de co-investissement ;
  • la qualité des réseaux professionnels ;
  • la proximité avec les principaux décideurs.

Dans ce contexte, la diversification géographique ne constitue plus uniquement un outil de gestion des risques.

Elle devient également un facteur de création de valeur.

Au-delà de la fiscalité : construire un véritable écosystème de décision

L’ambition du Luxembourg ne peut se limiter à attirer de nouveaux résidents grâce à un régime fiscal compétitif.

L’objectif est plus ambitieux : faire du Grand-Duché un lieu où les décisions d’investissement sont prises, où les équipes souhaitent s’établir durablement et où les entrepreneurs, investisseurs et familles trouvent un environnement propice au développement de leurs projets.

Pour atteindre cette ambition, plusieurs conditions devront continuer à être réunies :

  • favoriser les opportunités de co-investissement entre acteurs locaux et internationaux ;
  • développer les viviers de talents et renforcer les passerelles avec les universités et les institutions de formation ;
  • soutenir l’innovation financière et les nouvelles classes d’actifs ;
  • maintenir un cadre réglementaire agile et prévisible ;
  • offrir une qualité de vie capable d’attirer durablement des dirigeants et leurs familles.

Autrement dit, créer un environnement où gérer un fonds depuis le Luxembourg devient une évidence, et non une exception.


La perspective de LIEFO

Pour les family offices, la question n’est plus de savoir si le Luxembourg renforce son attractivité.

La véritable question est de savoir comment tirer parti de cette évolution.

Le Grand-Duché dispose aujourd’hui d’une infrastructure financière parmi les plus performantes d’Europe. La prochaine étape consiste à renforcer les infrastructures humaines : accompagner les talents, faciliter leur installation et créer un environnement où investisseurs, entrepreneurs et familles peuvent s’inscrire dans la durée.

Les juridictions qui réussiront demain seront celles qui sauront attirer non seulement les capitaux, mais aussi les femmes et les hommes qui les font fructifier.

Le Luxembourg possède aujourd’hui de nombreux atouts pour relever ce défi.

Pour les family offices, il ne s’agit plus seulement d’un lieu où domicilier des structures d’investissement. Il devient progressivement un lieu où construire une stratégie, développer un réseau et accompagner plusieurs générations d’entrepreneurs et d’investisseurs.

Comme souvent, ceux qui s’engagent les premiers bénéficieront non seulement d’un écosystème en pleine évolution, mais contribueront également à en façonner l’avenir.

À retenir

  • Le Luxembourg modernise le régime fiscal du carried interest.
  • Les avantages sont réservés aux résidents fiscaux luxembourgeois.
  • L’objectif est d’attirer les gestionnaires de fonds, et pas uniquement les structures d’investissement.
  • Pour les family offices, cette évolution renforce l’attractivité du Luxembourg comme lieu de décision, d’investissement et de gouvernance.